Les origines

 

Le Mouvement contre le viol et l’inceste (MCVI) est un organisme issu d’une conscience féministe des années 70. Notre histoire témoigne de la lutte des femmes pour améliorer leurs droits puisqu’elle y est directement liée.

 

Dès les débuts, une analyse féministe radicale soutenait notre approche. Pour nous, cela signifiait lutter pour des changements législatifs, c’est-à-dire pour des lois et des droits qui viseraient l’égalité des femmes. Plus profondément, cela signifiait de provoquer des changements sociaux. Il fallait contester les racines de l’oppression : le patriarcat, l’impérialisme et le capitalisme ainsi que toute forme de hiérarchie sociale. Il fallait aussi travailler dans la diversité en reconnaissant les différentes formes d’oppressions telles que le racisme, l’hétérosexisme et la discrimination contre les personnes qui vivent avec un handicap.

 

Féministes anglophones et francophones, dans la vingtaine et la trentaine pour la plupart, d’origine juive, catholique et protestante, des femmes de toutes appartenances, issues de différentes classes sociales, autodidactes et professionnelles, lesbiennes ainsi qu’hétérosexuelles, toutes dévouées à la même cause : l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Inspirées de la pratique de la deuxième vague du féminisme nord-américain, elles décidèrent de mettre sur pied le Centre d’aide pour les victimes de viol, plus tard connu sous le nom Mouvement contre le viol et l’inceste.

Le centre d’aide aux victimes de viol (CAVV) a pris naissance en janvier 1975 pour faire suite à des « rencontres de cuisine » entre des féministes qui déploraient le manque de ressources et le traitement sexiste réservés aux femmes victimes de violences sexuelles. Ce premier centre avait comme but « d’enrayer le viol, et de sensibiliser les systèmes de santé et de justice[1]. » Après deux ans de fonctionnement, les travailleuses étaient déjà épuisées. En septembre 1978, le centre d’aide aux victimes de viol de Montréal a arrêté temporairement d’offrir des services aux femmes. Un bilan fut écrit en 1979 afin de réorganiser et de redéfinir les objectifs du centre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Confronté aux lacunes du système de justice et de santé, le centre d’aide avait comme mission de venir en aide aux femmes victimes de violences sexuelles, de faire de l’éducation publique, et de sensibiliser certains représentants des autorités publiques tels que les policiers, les substituts du procureur général et les professionnelles de la santé concernant la problématique des agressions sexuelles et la défense de droits des femmes agressées sexuellement. « Les féministes décrient le manque flagrant de ressources destinées aux femmes victimes de viol. Lorsque des éléments de preuve sont recueillis dans l’éventualité d’un procès, les victimes de viol sont examinées à l’institut de médecine légale et de la police scientifique (la morgue), dans des hôpitaux ou encore dans des cliniques privées[2] ». De plus, ces examens se faisaient souvent en présence de policiers, ce que les femmes décrivaient comme étant un autre viol.

 

Face à leur impuissance devant les énormes lacunes du système, les travailleuses entamèrent un processus de réflexion afin d’identifier la source du problème et de repartir avec des objectifs de travail plus réalistes. Certaines difficultés nommées lors de la réflexion relevaient du fonctionnement interne, d’autres étaient reliées au constat de la place des femmes dans la société.

Les facteurs externes

 

Dans les années 70, la situation politique au Québec entre les francophones et les anglophones était tendue. Le Québec sortait de la « grande noirceur » de l’époque Duplessis. Ces moments de répression et de collusion entre l’Église catholique et l’État ont donné lieu à la Révolution tranquille ou les Québécois et les Québécoises réclamaient plus de pouvoir politique et social. Cette époque marque le début d’une montée du nationalisme qui revendiquait le rapatriement au Québec des pouvoirs du gouvernement fédéral.

 

De nombreux débats sur la nécessité d’avoir des lois préservant la prédominance de la langue française sur la langue anglaise s’en suivit. Le bilinguisme au Québec se vivait comme une façon de coloniser la langue française. Ces tensions se reflétaient dans la vie quotidienne du centre. « Les politiques au sujet de la langue n’avaient tout simplement pas été écrites, mais étaient très directes. C’était un centre bilingue, mais les femmes étaient surtout anglophones. En octobre 1975, une nouvelle politique fut mise sur pied à savoir que les femmes anglophones devaient être bilingues, mais que nous accepterions des francophones unilingues. Nous essayions d’attirer des femmes francophones[3]. »

 

Cet effort a connu un certain succès puisqu’à la réouverture du centre, la majorité des femmes impliquées étaient francophones.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les facteurs internes

 

Notre réflexion nous a permis de constater le manque de soutien envers les travailleuses et les militantes, qui étaient confrontées quotidiennement à la violence sexiste qui les touchait directement en tant que femmes. Le surmenage s’est fait présent à cause de l’énormité du travail à faire. Le sentiment d’être dépassé par la tâche rendait difficile l’intégration des nouvelles militantes et travailleuses. Des femmes arrivaient pour militer avec le poids de leur expérience de vie, sans toutefois maitriser une analyse particulière des violences et des agressions sexuelles ou sans être capables de l’articuler. Comment alors assurer le transfert des connaissances? Comment composer avec les différentes maitrises de connaissance dans un groupe qui se voulait sans hiérarchie? Toutes ces questions demeurent encore pertinentes aujourd’hui.

 

Pour certaines, il y avait un manque de structure organisationnelle. Pour d’autres, il était inconcevable de travailler à l’intérieur d’une telle structure. Comment composer avec ces deux manières de faire si divergentes?

 

Finalement, « il y avait toujours l’épineuse question : offre de services versus luttes et actions pour des changements politiques[4] ». Cette question, qui est toujours présente autant dans les groupes de femmes que dans les groupes communautaires en général, était au cœur de la mission du centre et les choix d’actions qui en découlaient. Est-ce que le rôle principal du centre devait être « d’aider les femmes » individuellement en offrant des services ou devrait-il plutôt poser des gestes qui visaient un changement sociétal et individuel? Était-ce possible de faire les deux? C’est dans l’espoir de faire le pont entre ces deux approches que le centre prit un nouveau départ en automne 1979.

 

Difficultés

Évolution du MCVI

Après sa réouverture, le centre d’aide aux victimes de viol choisit de changer de nom pour le Mouvement contre le viol. Inspirées par les centres contre le viol américains baptisés « Women against rape », nous avons choisi un nom qui frappait l’imaginaire et mettait en premier plan le viol. Ce nouveau nous permettait de faire un lien avec les féministes américaines et nous plaçait au cœur de ce « mouvement » féministe. Ainsi, en plus d’être au cœur de la lutte, nous étions désormais en constant mouvement pour celle-ci.

 

Mais ce nouveau nom choquait et le mot « viol » effrayait. Après de nombreuses discussions autour de ce nouveau choix politique, les intervenantes du Mouvement contre le viol concluent que ce nom était effectivement choquant et que c’était justement pour cette raison qu’il se devait d’être. Ce nouveau nom était directement en lien avec nos objectifs, c’est-à-dire de briser le silence et l’isolement qui entouraient les femmes et faire éclater les tabous. 

 

Plus tard, le Mouvement contre le viol devint le Mouvement contre le viol et l’inceste pour les mêmes raisons politiques. En effet, quoique répandu, l’inceste était un sujet extrêmement tabou. Afin de nommer et de mettre ce problème sociétal en premier plan, le MCV intégra la notion d’inceste dans son nom.    

 

Graduellement, la notion d’inceste est devenue centrale au MCVI à partir des années 80. Alors que nous accueillions de plus en plus de survivantes d’inceste, aucune évolution sociale ne s’effectuait en parallèle. Grâce au travail acharné du MCVI et des survivantes elles-mêmes, l’inceste est sorti de son invisibilité. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors que le MCVI était déjà bien impliqué dans la lutte pour l’évolution législative de la notion d’agression sexuelle et dans l’intervention féministe auprès des survivantes d’agression sexuelle et d’inceste, nous avons commencé à nous pencher sur la cause des femmes immigrantes et à statut précaire. Le MCVI, parce qu’établi à Montréal et bilingue, avait toujours été très sensible aux réalités des femmes immigrantes. Ce fut difficile d’amener cette lutte au premier plan. Le Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, auquel appartenait alors le MCVI, souhaitait prioriser la lutte locale. Un peu à contrecourant et en marge du Regroupement, le MCVI a ouvert ses portes aux femmes immigrantes et à statut précaire survivantes d’agressions sexuelles, développant graduellement une certaine expertise dans ce domaine.

 

Aujourd’hui, le MCVI est le « chien de garde » du respect des droits des femmes, de la discrimination et des droits des réfugiés au Québec, mais aussi au Canada et à travers le monde. Plutôt que de simplement offrir des services qui visent à guérir les survivantes d’agression sexuelle et d’inceste, nous avons choisi de prendre en charge le côté social de cette violence, en dénonçant les failles du système et le patriarcat : « We would be defending women’s rights, not the justice system[5]. »  

 

 

 

[1] Bilan du Centre d’aide aux victimes de viol de Montréal, avril 1979.

[2] Table de concertation sur les agressions à caractère sexuel de Montréal, Une histoire, des démarches et des réflexions.

[3] Bilan du Centre d’aide aux victimes de viol de Montréal, avril 1979.

[4] Ibid.

[5] Diana Yaros, « Where Has All the Anger Gone? » dans Sexual Assault in Canada : Law, Legal, Practice and Women’s activism sous la dir. d’Elizabeth A Sheehy. Québec, les Presses de l’Université d’Ottawa, à la p 304.  

 

C.P. 50009 Succ Jarry

Montréal, QC H2P 0A1

Canada

Pour nous joindre